
Compte-rendu de mission à Bonou et petit
Samba, janvier 2007.
Isabelle Téchoueyres
Rappel de la mission :
La mission visait au départ à mesurer l’impact des actions de sensibilisation de Youzondo, au moyen d’une enquête alimentaire dans les villages. Il s’agissait d’une part de relever les connaissances concernant les produits riches en vitamine A toute en examinant les produits utilisés pour l’alimentation des familles. L’approche anthropologique d’observation au domicile des personnes de leurs pratiques culinaires ainsi que la réalisation d’entretiens, dans les 3 villages, devait permettre d’évaluer la mise en pratique des connaissances.
Contexte de la mission.
D’abord je souligne que depuis cinq années, l’association Youzondo a semé des graines de qualité au sein de chacun des villages ; les membres Youzondo de chacun d’eux manifestent une grande estime pour les membres français et semblent très engagés dans leur cause. Comme on l’a vu par ailleurs, la formation de tous les délégués aux questions de la vitamine A a porté d’excellents fruits, puisque tous savent quels aliments de leur environnement sont les plus riches en vitamine A et sont à même de prodiguer des conseils –ce qu’ils font dans leurs quartiers.
A cause de problèmes d’avions, je n’ai pu me rendre à Tiogo. L’enquête a donc porté sur les villages de Bonou et Petit Samba. En outre, la durée de mon séjour dans chacun des villages ayant été réduite, je n’ai pu visiter que quelques familles, puisque l’enquête nécessitait d’aller à la rencontre des femmes chez elles à l’heure de la préparation du repas.
Toutefois, compte tenu de la proximité géographique et culturelle des villages, on peut supposer de grandes similarités dans les habitudes alimentaires à Tiogo - suppositions corroborées par les délégués de Tiogo venus participer aux journées Youzondo de Bonou et Petit Samba. Suite à mes observations et aussi à cause de la saison, on remarque une grande monotonie de l’alimentation et des ingrédients ; à part quelques variantes liées à d’éventuelles différences de pouvoir d’achat, on est frappé par l’uniformité de l’alimentation d’une famille à l’autre.
D’autre part, puisqu’il s’agissait de mon premier voyage au Burkina Faso et d’une première rencontre avec les populations de Bonou et Petit Samba, il était nécessaire et incontournable de prendre un temps d’acclimatation et de connaissance mutuelle. D’ailleurs, si la population nous a chaque fois réservé un accueil extrêmement chaleureux, pénétrer dans l’intimité des cuisines nécessite l’établissement de relations de confiance qui ne peuvent se fonder que sur un séjour prolongé. En effet il ne faut pas oublier la position que nous confère notre image de blanc « porteur de savoir » et donc de jugement. Il faut aussi tenir compte des divers antagonismes existants entre ethnies différentes au sein d’un même village, entre co-épouses ou belles-familles, ainsi que des rapports hiérarchiques entre familles et apparentés. Si j’ai eu facilement accès aux cuisines de celles avec qui j’avais noué certains rapports, par contre il était impossible pour ces personnes-là de m’imposer de but en blanc dans les cuisines d’une autre. Je n’ai pas non plus pu me rendre chez des familles Peuls, qui semblent constituer dans les villages (notamment Bonou) une ethnie à part, avec ses propres modes de fonctionnement ; chez ce peuple d’éleveurs, propriétaires de grands élevages de buffles, l’alimentation y est certainement différente : davantage de produits laitiers et peut-être de viande. Je mentionnerai aussi la question de la langue et de la traduction, puisque j’ai eu besoin d’interprètes francophones (généralement des membres de l’association villageoise).
J’organiserai mon compte rendu de la manière suivante :
Dans une 1ère partie, je ferai un point sur les connaissances exprimées par les villageois durant notre séjour concernant la vitamine A dans la nutrition.
Ensuite, je dresserai un panorama du système alimentaire, des modes d’approvisionnement jusqu’à la prise des repas, en passant par les étapes de stockage et de cuisine.
Enfin, je donnerai quelque éclairage sur l’importance des saisons dans l’accessibilité des aliments, montrant en même temps quelques données culturelles et économiques qui influencent directement l’alimentation.
En conclusion, je tenterai de démêler les freins à l’action de Youzondo.
1- Tour d’horizon des connaissances
D’abord, l’une des missions de Youzondo est de savoir faire reconnaître les symptômes de cécité nocturne comme problème de carence en vitamine A. Sur ce point, d’après les dires des délégués de villages ainsi que les observations par les infirmiers, la prévalence avérée semble avoir nettement baissé depuis quelques années, puisque le nombre de cas de consultations curatives a énormément baissé. Néanmoins, quelques cas subsistent, surtout parmi les femmes enceintes, sans compter ceux qui ne sont pas détectés, indiquant que le statut est encore précaire parmi une importante partie de la population. Toutefois ces témoignages sont encourageants. Les délégués continuent d’organiser des causeries de quartiers sur le sujet, auxquelles les infirmiers sont parfois invités à communiquer. Ces derniers profitent d’ailleurs des diverses campagnes de vaccination annuellement pour prodiguer des conseils en nutrition. La sensibilisation se fait aussi beaucoup au quotidien au fil des conversations de voisinage, des conseils donnés au coup par coup, et par l’exemple.
Ensuite, on peut avoir une idée de l’état des connaissances en ce qui concerne les aliments riches en vitamine A à travers des conversations avec divers membres de la population villageoise, et les délégués en particulier.
Tout d’abord au plan public, lors des journées Youzondo 2007, un concours culinaire avait été organisé: il s’agissait pour une dizaine de cuisinières de préparer un plat du quotidien le plus riche possible en vitamine A, avec des ingrédients facilement accessibles. Bien sûr certaines ont voulu montrer des choses sortant de leur ordinaire, mais on a pu constater la bonne connaissance des participantes en la matière. Ainsi des tô au mil, au sorgho, et plus rarement au maïs ou blé ont systématiquement été préparés accompagnés de sauces variées : petites omelettes ou œufs pochés, petits poissons, quelques foies de volaille, tronçons de courges jaunes crus ou pochés, carottes cuites, et toujours des feuilles de baobabs ou d’oseille ou même de haricot séchées (puisque nous étions en saison sèche) ou graine de néré ou de bulvaka, parfois agrémentées d’un peu d’huile de palme rouge ou de karité. Bref ce concours a donné de bons résultats. La remise des prix publique fut aussi l’occasion de rappeler les raisons qui ont présidé aux choix du jury, et la valeur nutritive des aliments.
Toujours lors de ces journées, des causeries ont été organisées sous la forme de Quizz (questions-réponses à choix multiple), et on a pu observer la justesse des réponses, qui ont aussi chaque fois été commentées.
De manière plus privée, nous avons systématiquement réuni les délégués dans chaque village et nous les avons interrogés sur les apports de la formation prodiguée par le Dr Parfait Douamba en janvier 2006. Nous avions pu rencontrer ce dernier, qui avait dressé un bilan tout à fait positif de la formation, mais, puisqu’il est chercheur pour une ONG œuvrant à l’amélioration de la nutrition (Africare), il trouverait judicieux d’inclure la sensibilisation à la vitamine A dans des actions visant la nutrition globalement.
Les éléments de connaissance qui ont le plus frappé les délégués sont la question du premier lait puis de l’allaitement exclusif au sein. En effet, et selon la confirmation des infirmiers, souvent les « vieilles » femmes pressent le sein de la nouvelle accouchée et jettent le colostrum, qui est considéré comme du lait sale. Et si le message serait plus facilement accepté par les jeunes mères, les anciennes sont plus méfiantes. En outre il est difficile de faire accepter l’allaitement maternel exclusif ; sœur Martine , du CREN (Centre de Récupération et d’Education en Nutrition) de Yako, nous a expliqué qu’à cause de la chaleur et de la sècheresse, les mères trouvent nécessaire d’hydrater les bébés en leur donnant de l’eau à boire, et ce n’est pas toujours de l’eau bouillie. Les « vieilles » introduisent des décoctions de plantes ou noix diverses. Se pose aussi le problème du « gavage » où des quantités excessives d’eau ou de décoctions sont données en continu au nourrisson, afin qu’il reste calme et que les mères puissent vaquer à leurs multiples travaux. Les femmes croient bien faire, puisque l’enfant se sent rassasié et a un gros ventre, mais il n’obtient aucun nutriment.
En ce qui concerne les autres membres de la famille, il semble clair que c’est par la sauce que les femmes pourront améliorer le statut en vitamine A. Le principe du séchage des feuilles vertes ou graines qui doit se faire exclusivement à l’ombre pour la préservation de la vitamine est aussi compris, mais pas systématiquement accepté. En effet se pose dans certaines concessions le problème de la place, et du temps qui est un peu plus long (2 jours au soleil et 5 jours à l’ombre). Par contre tous soulignent la préservation d’un bon goût et une bonne conservation selon cette méthode. C’est d’ailleurs grâce au goût mieux conservé que les exemples seront suivis. Les délégués pensent qu’il en ira de même pour ce qui est du colostrum et de l’allaitement exclusif jusqu’à 6 mois : en voyant les beaux bébés en bonne santé de leurs voisines, les femmes suivront l’exemple.
Certaines déléguées disent que l’huile de palme ou de karité sont davantage utilisés maintenant, après la sensibilisation, surtout dans la bouillie ou la sauce au néré. L’huile de palme rouge doit être importée et se garde 6 mois ; celle de karité est souvent fabriquée dans les foyers. Le gras est en effet nécessaire à la bonne assimilation de la vitamine A par le corps.
Pour les produits animaux, tout le monde sait que le foie est riche en vitamine A, mais ce n’est pas un aliment consommé souvent ; il était réservé aux « anciens », hommes âgés. Les œufs n’avaient pas bonne presse (« qui mange un œuf devient un voleur »), mais surtout sont réservés à devenir de futur poussins. Le beurre et le lait de buffle ou de chèvre, connus pour leur teneur en vitamine A, ne sont par contre accessibles qu’en hivernage (saison des pluies, période où la nourriture des troupeaux est abondante et où les femelles mettent bas) ; on utilise chez certaines familles le lait pour diluer le tô, qui est bu ainsi par les enfants ; le beurre produit par les Peuls, propriétaires des troupeaux, peut aussi être utilisé dans le riz gras. Le poisson (toujours séché) est souvent pris pour une source de vitamine A, alors que cela ne concerne que les petits poissons entiers, contenant encore leur foie.
Ce qui est nouveau, et ce que le maraichage permet, c’est l’introduction et la diffusion du potiron (ou courge jaune), des carottes et des patates rouges : ces produits sont nouveaux pour la plupart des familles, mais s’immiscent progressivement comme variantes dans les préparations. Les mangues, mûres durant l’hivernage, sont chères sur les marchés.
En fait pour les questions touchant aux ingrédients, nous verrons combien la saisonnalité à d’importance. Je dois donc re préciser que mes observations ont été réalisées au mois de janvier, en saison sèche, alors que les greniers sont encore bien pleins, mais les plantes fraiches (légumes comme fruits) rares.
2- Tableau de l’alimentation à Bonou et Petit Samba
2-1- Manger au
quotidien
Ce qui frappe d’abord la française que je suis, c’est que l’alimentation dans ces villages est très monotone dans l’ensemble. On observe bien sûr dans un premier temps une grande différence avec l’alimentation en ville (comme à Ouagadougou par exemple) puisque là on peut accéder à une grande variété d’aliments – lorsqu’on en a les moyens.
Selon mon enquête, la cuisine quotidienne est généralement réalisée une seule fois par jour (bien que j’ai constaté deux fois à Bonou, sans doute à cause de la bonne récolte ?), plutôt en fin d’après-midi, et exclusivement par les femmes.
Les hommes ne cuisinent absolument pas, c’est impensable. Pour exemple, une raillerie typique a cours lors des matches de football à Petit Samba : lorsque l’équipe des hommes mariés gagne, ceux-ci se moquent de leurs adversaires célibataires en leur disant que c’est parce qu’ils n’ont pas de femme pour bien les nourrir. Par contre ce sont les hommes qui donnent la ration de céréales quotidienne à leur femme en prélevant chaque matin dans le grenier à mil. S’ils ont envie de viande, ou veulent faire plaisir, ils tuent parfois un animal, ou rapportent du riz. C’est eux qui tuent et plument ou dépècent les animaux qu’ils donnent ensuite à découper et cuisiner aux femmes. D’après ce que j’ai pu recueillir, au moins dans le cas de cérémonies sacrificielles, seuls certains hommes, chefs ou anciens, ont le droit de toucher aux entrailles, et donc de distribuer ou non le foie. (on pourrait donc penser à sensibiliser particulièrement ces notables afin qu’ils choisissent d’attribuer les foies aux enfants et femmes enceintes en priorité…).
Dans les concessions, les différentes co-épouses cuisinent à tour de rôle pour la maisonnée (souvent environ 25 personnes). Il faut savoir qu’une femme qui vient d’accoucher est dispensée de cuisine pendant plusieurs mois.
Préparer le repas signifie préparer le tô (sagbo en moré). Il s’agit de la cuisson de la céréale (généralement le mil ou le sorgho) réduite en farine, dans de l’eau, façon polenta. Cette céréale sera accompagnée d’une sauce préparée dans une autre marmite. Ce plat complet et unique se mange en trempant de petites boulettes de céréale dans la sauce.
Le repas principal semble être le repas du soir, pris entre 18h et 20h, même s’il peut être cuisiné et prêt vers 16h (il n’est pas gênant de manger froid, c’est même la norme). Le lendemain matin, on mange ce qu’il reste de la veille. Souvent la cuisinière aura mis une bassine de côté exprès. Pour les jeunes enfants, on préparera de la bouillie : farine de mil diluée dans de l’eau, agrémentée de sucre, ou bien de jus de « raisin » à la saison.
Le midi, si l’on ne cuisine pas le repas à ce moment-là, on mange aussi les restes ou bien on s’en passe. C’est pourquoi on grignote beaucoup toute la journée, surtout les enfants. Les plus jeunes ont souvent le visage blanc car ils sucent des pincées de farine à longueur de journée. Les femmes mâchonnent un petit bâton-cure-dents, le lim, bois amer, qui joue sans doute le rôle de coupe faim.
Dans les concessions on prépare aussi très souvent des petites galettes de sésame, et aussi des beignets de mil (rarement sucrés), des arachides à peine grillées ou moulues et transformées en anneaux, parfois des popcorns de maïs salés. Ces préparations servent à la vente, mais aussi de gourmandises du quotidien. Elles sont occasionnellement achetées pour gâter les enfants, entre autres.
Le rythme d’élaboration et de prise des repas constitue un problème pour les écoliers -et leurs maîtres. En effet, on remarque que les adultes ne varient pas leurs habitudes pour les adapter au rythme scolaire. Ainsi il est fréquent que des écoliers, surtout ceux éloignés de l’école, quittent la maison avec bien peu dans le ventre, ne peuvent pas rentrer chez eux à midi faute de temps, et doivent donc attendre le soir pour s’alimenter. Ceux qui rentrent chez eux entre midi et deux heures ne sont pas forcément plus chanceux si la cuisine ne se fait que dans l’après-midi. Souvent les parents envoient d’ailleurs leurs enfants à l’école en espérant qu’ils soient nourris là-bas, ce qui n’est pas souvent le cas.
Par ailleurs, il est difficile d’évaluer les quantités ingérées individuellement, particulièrement chez les enfants, puisque le plat unique est partagé collectivement mais par de petits groupes. Le tô prêt est placé dans plusieurs bassines. Chaque bassine, l’une de céréales, l’autre beaucoup plus petite contenant la sauce, sera présentée au centre de chaque groupe de convives : le groupe des hommes d’un côté, celui des femmes d’un autre, et celui des enfants d’un autre encore. Puis chacun puise avec ses doigts, constituant des boulettes de céréales qu’il trempera dans la sauce, et avalera le tout. Le plus rapide et habile mangera évidemment davantage. Ce que l’on constate, c’est que les plats sont très rapidement curés. Je n’ai pas pu assister aux repas dans les concessions, car on attendait chaque fois mon départ pour se mettre à manger. Par contre, c’est à notre table, puisque nous avons plusieurs fois reçu en cadeau des plats tout préparés, que nous avons pu les partager avec plusieurs personnes, jeunes ou adultes, et que nous avons constaté cela. On se rend compte aussi que si la céréale apporte les éléments énergétiques, les vitamines et minéraux se trouvent exclusivement dans la sauce. Or comme je l’ai signalé, elle est préparée en petite quantité pour de nombreuses personnes, et les enfants les moins habiles n’auront qu’une portion limitée de nutriments.
On ne peut pas affirmer que la population mange à sa faim ; on remarque notamment chez les enfants que ceux-ci auraient appétit pour manger bien davantage : dès qu’ils ont accès à de la nourriture, ils se précipitent dessus s’ils en ont l’autorisation.
2.2- Les préparations culinaires et
ingrédients
Chaque concession compte plusieurs endroits pour faire la cuisine, en fonction de l’organisation de chacune. En tous cas, en saison sèche, la cuisine se fait dehors sur un petit feu ouvert ; en saison humide, à cause des pluies abondantes, on la fait dans une case fermée – souvent des rats y vivent, aux côtés des poussins, et on les repousse de la main.
La préparation du to
Le mil est d’abord pilé pour séparer le grain du reste ; il est ensuite moulu, souvent à la pierre à main. A Petit Samba, beaucoup ont adopté le moulin électrique coopératif, payant, et vont y faire la mouture pour la semaine. On moud aussi le sorgho, à la graine un peu plus grosse que le mil, produisant un tô rosé. Ceux qui en font pousser meulent aussi un peu de maïs.
La farine de céréale est d’abord diluée dans de l’eau aigre ; celle-ci résulte de la fermentation de la veille du mélange de farine et d’eau, ou du reste permanent que l’on laisse dans un canari exprès (c’est en fait de la levure de mil). L’avantage de l’eau aigre est que le même tô peut se conserver 3 jours sans pourrir. On peut aussi obtenir cette eau aigre en y mettant de l’écorce séchée de tamarin qui rend aigre en quelques minutes. Le mélange est mis à cuire dans une marmite, sur un petit feu de branchages. On rallonge en eau au fil de la cuisson au fur et à mesure que la farine gonfle. Il ne faut pas que cette préparation accroche à la marmite, c’est pourquoi il faut remuer en permanence avec une grande cuillère de bois et beaucoup de force. C’est cuit lorsque toute l’eau est bien absorbée. Aussitôt, la cuisinière verse le contenu de la marmite dans plusieurs bassines, en fonction du nombre de groupes de la maisonnée et de ce qu’elle prévoit pour le lendemain.
En même temps, on prépare la sauce dans une autre marmite sur un feu voisin. Dans de l’eau, on dilue sur le feu des feuilles de baobabs ou bien des feuilles d’oseille (bito) séchées en poudre (en saison sèche). On peut aussi diluer à la place des graines d’oseille grossièrement broyées, puisqu’à la fin de l’hivernage, vers fin novembre, on les ramasse; concassées, elles libèrent un peu de gras qui fait un liant, et on les conserve ainsi en boulettes noirâtres. Dans ce début de sauce on ajoute deux à trois cuillerées de potasse. Celle-ci est obtenue à partir des tiges de mil séchées et brûlées : cette cendre est nommée potasse. On y met enfin le bouillon cube Jumbo, ainsi qu’un peu de sel. On remue avec l’instrument de bois, le boussoné (genre de mixeur manuel). Voici la base de la sauce. A partir de là, chaque femme va rajouter, si elle le peut, d’autres ingrédients en fonction de ce qu’elle a sous la main et de son inspiration. Parfois même rien de plus.
La sauce peut aussi être le gombo (qui ne contient pas souvent la plante éponyme), où l’on rajoute de la graine de néré en boule concassée et séchée (comme la graine d’oseille), le bouillon cube, sel et potasse. On peut aussi faire une sauce avec des bulbes de fleurs de kapok séchés et rajouter des petits poissons séchés. Ou bien mettre en ingrédient principal de la bulvaca en poudre, ou bien des feuilles de haricots, fraiches ou séchées. Parfois, pas souvent, on y verra une tomate coupée, ou une carotte en rondelles.
Durant l’hivernage, cette sauce est réalisée avec les feuilles (de baobab, d’oseille, de haricot) fraîches.
Ceux qui peuvent en avoir rajouteront un peu d’huile, mais seulement dans la sauce à l’oseille, car elle est la seule à ne pas être gluante, et visiblement gras et gluant sont incompatibles. Il semble donc difficile d’en faire ajouter dans les autres types de sauce, à cause du goût et des habitudes.
Le corps gras le plus répandu dans les villages est le beurre de karité. Après avoir ramassé les fruits pendant l’hivernage, on garde les noix ; on les met à bouillir, puis on les casse, on les sèche, on les écrase à la pierre, on les remet à bouillir dans des fourneaux hauts spéciaux et là l’huile s’écoule avant d’être récupérée et conservée.
Et pour varier…
D’autres types de plats sont parfois réalisés ; ils permettent de varier mais ne jouissent pas du statut aussi fondamental que le tô.
Le « couscous » : on fait cuire dans une passoire à la vapeur de la farine de mil mêlée à un peu d’eau, puis on la fait sécher. On mélange avec de l’arachide pilée, on moud le tout, et cela fait du « couscous », que l’on peut manger ensuite avec une sauce ; on peut aussi y ajouter du sucre et on le mangera comme une sucrerie à grignoter.
La Suma : pois de terre cuits avec du riz dans de l’huile.
De la même manière, on prépare des « haricots », sortes de grosses lentilles sombres. Certains, lorsqu’ils le peuvent, aiment y rajouter du piment fort en poudre ou en sauce. (cela peut surprendre, car la nourriture a dans l’ensemble un goût fade, avec peu de sel, peu de sucre, et peu de piquant habituellement.)
Le riz est très rare au village car il doit être acheté cher (celui que l’on trouve en ville, dans la région, est importé d’Asie): il est réservé aux occasions festives. Il en va de même pour les haricots (en petits grains sombres), qui pourtant pourraient être cultivés sur place.
Le pain est rarement mangé dans les familles, alors qu’il y a des boulangers dans les villages.
Les différentes fêtes, comme celle de la fin du ramadan, l’Aïd (Tabaski), Noël, Pâques et les fêtes coutumières, mariages et funérailles, sont marquées par des plats festifs : outre le riz, les spaghettis sont aussi très prisées, et bien sûr les viandes de poulet, mouton ou bœuf.
La viande, surtout de poulet ou de pintade, est découpée en petits morceaux et mise à cuire dans un peu d’huile dans la marmite ; elle sera mangée parcimonieusement avec le tô. Lorsqu’on n’a pas beaucoup de viande, on la met à griller pour donner aux enfants. Lorsqu’on en a beaucoup en revanche, on la met à sécher avec du sel, pour la conserver quelques jours.
Les galettes sont préparées avec du petit mil dilué dans de l’eau aigre ; on cuit un peu cette pâte puis on rajoute de la farine crue. On mélange, puis on arrête la cuisson et on couvre. Le lendemain, on prend un peu d’huile dans le canari et on cuit dans le « four » à galettes, sorte de récipient comportant les moules à galettes creusés dedans, que l’on place sur le feu.
Les beignets sont généralement réalisés avec des boules denses de farine cuite dans l’eau aigre et trempés dans un peu d’huile de karité bouillante.
Les anneaux d’arachide (cura cura) sont réalisés avec des arachides réduites en poudre.
De manière générale, on n’aime pas trop le goût sucré ; pour des occasions spéciales, des bonbons achetés par grands sachets peuvent être distribués. Le miel, que l’on peut prélever directement dans les nids d’abeilles, sur les baobabs, est surtout ramassé pour être vendu.
Comme boisson non alcoolisée, on fabrique le zoncomou : petit mil dont on a enlevé le son, délayé dans de l’eau à laquelle on ajoute de l’écorce séchée de tamarin et un peu de sucre, plus rarement du lait. Elle est visiblement appréciée des enfants.
L’alcool local, très largement
fabriqué et consommé, est le dolo ou bière de mil (ram en moré). Dans chaque foyer se trouvent les canaris à
dolo ; on met le mil à germer 48h environ ; puis on le fait cuire à
l’eau aigre ; il est refroidi puis recuit; en
fonction du temps de cuisson donc de l’évaporation, on obtient un dolo plus ou
moins sombre, plus ou moins concentré. Hommes et femmes en boivent (en
quantités), même de jeunes enfants.
Les fruits et légumes
Les fruits sont complètement absents dans les concessions durant la période sèche ; on trouve ananas, oranges et bananes parfois au marché, mais ces fruits sont coûteux et visiblement rarement consommés. Certaines personnes font sécher le « raisin » de brousse (sibi) afin de le conserver. En revanche nombreux sont les arbres dans les villages à produire annuellement mangues et papayes. Le fruit du karité se mange aussi, avant que l’on récupère la noix en son cœur. On peut ajouter le « raisin » frais et le néré. On commence à voir des courges jaunes (genre melons) qui poussent facilement durant l’hivernage, à cause de l’abondance des pluies, et dans certains maraichages en saison sèche.
Les crudités sont rares ; néanmoins on commence à voir des personnes croquer des carottes ainsi que des morceaux de courge jaune. Ces légumes restent chers, s’ils doivent être achetés.
De manière générale ces aliments-là ne jouissent pas –encore ?- d’un statut élevé au sein du système alimentaire, et ont donc du mal à être reconnus comme intéressants par la population.
Selon les dire de mes informateurs, l’alimentation au village est la même depuis des décennies, de mémoire d’homme (ou de femme). Ce type de remarque, que l’on retrouve pareillement en France, est toutefois à prendre avec précaution, car les changements inévitables concernant le quotidien se produisent sans que les personnes en aient conscience.
Après cet aperçu descriptif de la cuisine quotidienne, on voit qu’il existe des différences notables entre ce qui est su, en matière de nutrition et particulièrement de vitamine A, et ce qui est pratiqué. On pourrait penser que l’alimentation, bien que monotone, est à peu près équilibrée, avec le plat de céréales et la verdure. Pourtant, il faut bien comprendre que même si les feuilles vertes font partie de la sauce de tous les jours, leur quantité reste faible. Quant aux autres produits, ils sont rarement consommés.
On peut d’ailleurs se demander s’il ne faut pas voir un lien entre la grande passivité de nombreux jeunes enfants, leur manque d’énergie qui nous frappe tant, nous occidentaux, et une nutrition insuffisante.
3- Le contexte socio-culturel
L’objectif de cette partie est de fournir quelques considérations concernant le contexte socio culturel et économique dans les villages, que déterminent partiellement les conditions naturelles. Ces observations doivent permettre d’éclairer certains aspects qui ont un impact sur l’alimentation de la population.
3.1- De l’importance des saisons dans
l’alimentation
En matière d’alimentation villageoise, je l’ai déjà montré plus haut, la saison revêt une grande importance : car si le schéma demeure, les ingrédients ne sont pas tout à fait les mêmes à la saison sèche et en saison des pluies. La première saison s’étend d’octobre-novembre, après les récoltes, jusqu’à mai, période de soudure parfois difficile lorsque les pluies tardent. La seconde saison débute en mai ou juin et va durer jusqu’à fin octobre.
La température de fin décembre et de janvier est considérée comme froide, avec des écarts importants entre le jour et la nuit : les nuits sont effectivement fraiches, surtout lorsqu’on dort dehors, sans couvertures. D’ailleurs beaucoup de parents hésitent à faire laver leurs enfants (ou bien eux-mêmes) pendant ces froids. C’est la période où souffle l’harmattan, ce vent du nord venant du Sahara ; la poussière rouge vole par nuages et envahit tout. En revanche, dès le mois de février, la température monte, et avril est souvent absolument insupportable. Dès que les pluies arrivent, la chaleur se trouve un peu tempérée par les averses - et la joie de pouvoir envisager une bonne poussée des cultures.
Ce phénomène de bi-saisonnalité apporte aussi un changement total dans le paysage, puisque les champs, qui se trouvent aussi à l’intérieur même du village entre les concessions, se couvrent de très hautes plantes, comme nos champs de maïs ; cela signifie qu’on ne voit plus au loin comme durant la saison sèche. Les baobabs, secs et dénudés à ce moment-là, se couvrent aussi de leurs feuilles. Tout est vert, même boueux, en totale opposition avec la terre sèche et poussiéreuse. Les routes font d’ailleurs les frais de ces averses diluviennes (surtout les pistes de terre qui constituent presque 90% du réseau routier), et les communications par voie de terre sont rendues très improbables.
En fait cette division de l’année en deux parties se traduit bien sûr dans les activités mais aussi dans les habitudes et la manière d’envisager la vie.
La période d’hivernage est celle du dur labeur, de la culture des champs de mil et de sorgho qui occupe toute la maisonnée à longueur de journées. Le souci de pouvoir s’assurer une récolte suffisante est prégnant. Cultiver la terre signifie donc avant tout travailler dans les champs de mil ; c’est faire pousser les céréales, considérées comme la base noble de l’alimentation. D’ailleurs c’est là que les hommes travaillent dur. Outre le mil et le sorgho, arachides, pois de terre, calebasses, sésame, ainsi qu’un peu de maïs sont semés dans les rangs.
La fin de cette saison se clôt par une longue période de récolte, des céréales bien sûr mais aussi des autres ingrédients, fruits de la cueillette, que l’on pourra mettre à sécher en prévision de la saison suivante : feuilles de baobabs, d’oseille, néré, kapok, bulvaca, graines et noix, fruits,…
Ces dernières années, le ramadan et sa fête finale, Noël, la nouvelle année, l’Aïd, les fêtes coutumières, se trouvent toutes à la suite les unes des autres, en fin de récolte, durant la période de transition entre hivernage et saison sèche : cela se traduit par deux bons mois de célébrations successives soutenues par des greniers pleins. La saison sèche est donc la période où on prend le temps de profiter des fruits du labeur fourni ; c’est la période des fêtes, d’une plus grande sociabilité. On boit fréquemment le dolo, la boisson maison alcoolisée (qu’on n’hésite pas à donner aussi aux jeunes enfants, de temps en temps). On comprend alors la difficulté culturelle qui prévaut à penser à cultiver la terre pendant la saison sèche.
3.2- Organisation sociale et mode de vie
Dans les villages de Bonou et Petit Samba cohabitent plutôt harmonieusement diverses ethnies et religions. A Petit Samba, les catholiques semblent très nombreux (il faut dire que la ville voisine de Yako compte plusieurs établissements religieux chrétiens) et cette religion est souvent choisie car elle semble plus facile à vivre que l’islam : tolérance de l’alcool, pas de prière obligatoire, pas d’interdit alimentaire, etc. La polygamie est aussi autorisée. A Bonou, une bonne partie de la population est plutôt musulmane. Les majoritaires demeurent les animistes dans les trois villages : ce sont les personnes les plus attachées à la Coutume et donc aux rites coutumiers. Dans les usages, les diverses croyances se superposent souvent. A cause de ce syncrétisme, une place importante revient aux marabouts, sorciers et tradi-praticiens. Dans le domaine de la santé, une nouvelle démarche officielle est d’inciter à la collaboration entre les divers soignants (infirmiers et tradi-praticiens, etc.).
Lorsqu’un homme veut épouser une femme, il doit apporter une dot à sa future belle famille ; cela engage aussi sa propre famille qui devra s’allier à la belle famille pour l’aider dans certains travaux. Par contre la femme va généralement vivre dans la concession de la famille de son époux. Si elle devient veuve, elle doit y rester, car personne d’autre ne peut la faire vivre.
Il n’existe pas de système de retraite ni de pension. Le célibat, et donc le fait de ne pas avoir d’enfants, est considéré comme une catastrophe car qui pourra prendre en charge la personne devenue âgée ?
En outre, avoir beaucoup d’enfants est très valorisé par les hommes et les femmes ; il existe donc une sorte de compétition entre co-épouses. Les moyens de contraception sont accueillis toujours aujourd’hui avec beaucoup de méfiance. D’abord leur coût est un problème; mais des rumeurs circulent comme quoi ces dispositifs rendent stérile. Enfin les hommes redoutent l’adultère. Puisque pour les hommes, avoir beaucoup d’enfants est signe de prospérité et d’assurance pour le vieil âge, aucune femme ne veut décevoir. C’est pourquoi certains infirmiers de village essaient maintenant d’argumenter directement auprès des hommes en insistant sur le versant rationnel et les problèmes économiques que pose le fait d’avoir de nombreux enfants, maintenant que la mortalité infantile a grandement diminué : le souci de leur devenir (scolarité, travail) et la nécessité d’avoir des revenus.
Justement la question des revenus en argent est importante. Au village, les possibilités sont limitées : il est difficile de créer des entreprises quand une large majorité de la population ne peut payer les marchandises ou services ainsi produits.
A Bonou il est frappant de constater actuellement l’absence d’hommes jeunes : la plupart s’en vont travailler dans des lieux éloignés, (villes, mines, etc) pour gagner de l’argent durant la période sèche, et reviendront cultiver les champs de leur famille durant l’hivernage. A Petit Samba en revanche on a relevé la présence de nombreux hommes jeunes : ceux qui étaient partis travailler en Côte d’Ivoire ont du rentrer au village prématurément à cause des problèmes d’instabilité politique. C’est dire qu’il y a une grande mobilité parmi les hommes en cette saison dans le souci de se procurer de l’argent.
Eléments d’économie villageoise
Examinons ici les différentes manières de se constituer un capital ou un revenu.
Sur le territoire des villages on voit divaguer de nombreux animaux domestiques : poules et pintades, cochons (sauf chez les musulmans), moutons et chèvres, buffles et ânes ; à Bonou, on peut voir quelques chevaux ainsi qu’un dromadaire, signe de la grande richesse de certaines (rares) familles. A voir les nombreux petits, on se dit que l’accès à la viande ne doit pas être un problème. En fait, les animaux ne sont pas mangés fréquemment. Ils constituent une sorte de capital, « les économies », auquel on ne touche qu’en cas de besoin sérieux; ils sont une monnaie d’échanges, et serviront à payer les frais médicaux ou d’hospitalisation éventuels, d’accouchement, les frais d’enterrement (qui donnent lieu à plusieurs rites coûteux pour la famille), une dot, etc. Le moindre œuf doit pour cela devenir poussin, sinon c’est une perte importante.
Au village, puisque chaque famille fonctionne pour l’essentiel en autosubsistance (chacune produit ce qu’il lui faut), ou bien au moyen du troc ou d’échanges de service. Par exemple, la construction -ou la reconstruction tous les 4 ans environ à cause des dégradations naturelles- des cases et greniers de pisé, se fait entre hommes, en saison sèche.
Durant l’hivernage, l’homme cultive le grand champ de la famille ; la femme a un petit champ pour elle, en plus : elle pourra vendre ce surplus pour gagner son argent ; car la femme doit se débrouiller pour toutes les questions domestiques. L’argent n’est nécessaire que de manière ponctuelle. Pour cela, il semble être considéré tout comme un outil concret, et on ne cherche à en obtenir qu’au coup par coup. (cela est certainement en train de changer). Outre les aliments autoproduits, la source majeure d’approvisionnement est le marché. Là chacun peut vendre et acheter une grande variété de choses. Les produits alimentaires, particulièrement tous les ingrédients possibles que l’on pourra mettre dans la sauce, sont conditionnés dans de petits sachets plastiques ; les fruits et légumes sont vendus sous la forme de petits tas égaux, ou bien à l’unité (comme les carottes). Dans l’ensemble, le coût des denrées peut être considéré comme élevé pour les familles qui gagnent si peu d’argent. Pourtant il en faut pour acheter les tissus qui servent à l’habillement, pour les transports (on fait durer les vélos de récupération), les cotisations scolaires (parfois celles-ci se matérialisent sous la forme de dons de nourriture), les médicaments et frais médicaux, les ustensiles et outils, moudre ses céréales au moulin électrique, les timbres (proportionnellement très chers), et les denrées que l’on souhaite acheter au marché. Toute personne qui souhaite obtenir de l’argent va vendre ce qu’il peut. Les femmes proposent beignets ou galettes, dolo, ou produits du maraichage ; certains hommes iront vendre le bois qu’ils auront coupé en brousse. Les artisans, forgerons, mécaniciens, couturiers ou tisserands, fonctionnent simultanément sur le mode du troc et de la monnaie.
Ce mode de fonctionnement montre que la gestion de l’argent, surtout s’agissant de projection sur le long terme, n’est pas du tout dans les habitudes. Des formations en comptabilité et gestion sont nécessaires dès lors que l’on touche à des questions financières. (exemples du fonctionnement de la savonnerie ou du moulin de Petit Samba).
3-2- Le maraichage
Mon observation s’est déroulée en janvier, en première moitié de la saison sèche qui est aussi une période de festivités car les greniers sont encore pleins. En cette saison rien ne pousse spontanément : les feuilles (de baobabs, d’oseille, de haricots) et autres légumes ou fruits comestibles (carottes, courges jaunes, patates douces, fruits du karité, mangues, papayes, etc) sont absents de l’environnement à l’état naturel pendant cette saison. Face aux conseils nutritionnels, et pour tenter de palier aux manques de la période de soudure, plusieurs groupes de personnes, dans les deux villages, se sont mobilisés pour essayer de constituer des maraîchages. La demande va d’ailleurs croissant, surtout de la part de certaines femmes qui « s’ennuient » durant les mois secs, et en ont assez de voir leurs hommes trop inactifs. Surtout, comme elles ont la charge de la constitution de la sauce pour les repas, ainsi que d’autres dépenses domestiques, elle voient dans le maraichage la possibilité de gagner un peu d’argent en vendant leur production. En outre le gouvernement encourage, avec raison, la population à mener ces cultures de saison sèche qui, d’une part, permettent un petit commerce générant de l’argent et, d’autre part, peuvent sensiblement enrichir l’alimentation locale afin d’assurer un minimum de variété nutritionnelle ainsi que la jointure entre les deux récoltes. Enfin, l’entretien régulier des sols permet aussi de maîtriser l’érosion naturelle, qui appauvrit terriblement la terre.
En effet, dans cette région sub-sahélienne, lorsque la terre est arrosée régulièrement, elle produit très rapidement : les plants d’oseille ou de haricots deviennent utilisables pour l’alimentation déjà au bout de trois semaines. A Petit Samba, une zone de maraichage est en cours d’aménagement. Deux puits ont été creusés, dont un a déjà abouti à la nappe d’eau ; la construction du grillage, indispensable pour protéger de l’invasion des animaux errants, est très bien terminée. A Bonou, nous avons vu que le maraichage fonctionne bien, mais que les personnes qui y travaillent sont confrontées à des questionnements auxquels elles ne peuvent répondre (choix judicieux des plantes, constitution et usage de compost, de fumure, traitements appropriés face aux parasites,…). A Tiogo, les quelques initiatives privées qui existent montrent les mêmes limites. Les connaissances en matière de maraîchage parmi la population volontaire sont inégalement réparties ; en effet, ce type de culture constitue une nouveauté au plan local, et correspond à une évolution socio-culturelle ; or il n’y a pas de transmission intra familiale. Ceci pose effectivement problème.
Par ailleurs on voit, à proximité de certaines zones humides, des maraîchages qui sont des « catastrophes écologiques », car les personnes qui se lancent dans ce travail achètent sur les marchés n’importe quels engrais et pesticides (souvent interdits dans les pays occidentaux), en particulier les produits utilisés pour le coton qui sont hautement toxiques, et les utilisent en trop grande quantités, polluant ainsi les sols pour longtemps.
En ce qui concerne les plantation de manguiers, selon le bilan de la situation à Petit Samba, nous avons constaté que de nombreux plants ont bien profité ; il s’agit de ceux situés dans une zone qui semble favorable, et surtout entourés de familles qui les entretiennent: point d’eau à proximité, capacité à enrichir la terre, capacité à observer les dégâts des insectes et à traiter, utilisation d’insecticides appropriés, bonne entente dans les familles, entre les co-épouses, bonne santé du chef de famille, etc., autant de facteurs à prendre en considération. Ce résultat montre qu’il est nécessaire d’impliquer des familles volontaires, qui puissent y voir leur intérêt, et de leur assurer une solide formation aux techniques de culture d’arbres fruitiers dans une région pré-sahélienne.
De même, dans les trois villages, afin de parvenir à une production maraichère de bonne qualité, il est indispensable de commencer par des formations aux techniques pour : la préparation des sols, le repiquage, l’entretien, la protection des plantes, ainsi que pour les phases de récolte et de conservation, sans oublier la gestion. Des maraichages réussis seront autant d’exemples qui donneront à d’autres personnes le désir d’en faire autant.
4- Conclusion : quelques freins aux objectifs de Youzondo
L’objet de Youzondo est de lutter contre la carence en vitamine A et de promouvoir, par tous les moyens, la consommation de produits riches en vitamine A, à l’échelle villageoise. Or nous avons vu d’une part que de tels produits abondent dans les villages et qu’ils sont maintenant en passe de devenir bien identifiés par les villageois. Toutefois on a vu aussi que le système alimentaire traditionnel ne permet pas aux personnes les plus fragilisées d’obtenir ce nutriment de manière suffisante (cf. le contenu et le mode de prise des repas).
L’alimentation, la façon de se nourrir de chaque société est imbriquée entièrement dans la culture. Les sciences humaines l’ont bien montré, l’acte de manger ne constitue pas uniquement une réponse à une nécessité biologique non différable, il incorpore au plein sens du terme l’individu dans un groupe social. De ce point de vue, les systèmes alimentaires humains sont rarement « rationnels », c'est-à-dire rarement conformes à ce qui serait le plus convenable à l’organisme dans un environnement donné ; en fait ils sont plutôt le fruit de représentations culturellement partagées par les membres d’une société donnée. Manger est bien plus que consommer des nutriments, c’est surtout partager des valeurs et des symboles ; on le voit en examinant les cuisines du monde : ce qui est de l’ordre du comestible chez certains ne l’est pas nécessairement pour d’autres (par exemple insectes et larves, chien, cheval ou huître…). La cuisine est une sorte de rite permettant de transformer des ingrédients prélevés dans la nature de façon à les rendre propres à la consommation, à les « civiliser ».
En effet, les mangeurs doivent résoudre en permanence les questionnements suscités par leur condition d’omnivore : la nécessité de manger varié, mais aussi la crainte de l’empoisonnement. Car ce qu’on mange fait de nous ce que nous sommes, selon le principe de l’incorporation : les qualités attribuées à un aliment pénètrent l’organisme, au sens physique comme au sens symbolique. De même, la tension des individus tiraillés par l’humaine curiosité qui pousse à la recherche de nouveauté mais aussi la recherche de sécurité qui entraîne le repli vers le familier (Néophilie / néophobie).
L’appartenance à une société, à un groupe social, se traduit nécessairement par le partage de valeurs alimentaires; celles-ci, comme la formation du goût, se transmettent par imprégnation, par un apprentissage conscient ou inconscient. Le partage des repas constitue un lien social très fort (voir le rôle des repas dans la constitution de la famille, dans les fêtes, ou même les banquets protocolaires) ; les repas peuvent parfois aussi marquer l’exclusion.
Plusieurs dynamiques motivent les transformations alimentaires ; dans notre cas, on peut souligner notamment l’attrait pour ce qui est valorisé par les classes dominantes (dans les choix d’aliments ou les façons de faire) ; ou bien la reconnaissance de certaines valeurs jugées importantes et promues par des leaders (par ex. sur les questions de santé).
Bien sûr la disponibilité des aliments est une question incontournable: la saisonnalité est un facteur limitant. Cependant on a vu qu’avec un séchage réalisé dans de bonnes conditions, la qualité des nutriments peut être préservée, et l’utilisation des feuilles vertes, fruits secs et graines peut être constante.
On a compris que la pratique de maraîchage, permettant d’obtenir des légumes frais toute l’année, se trouve encore limitée par un manque de connaissances et de motivation. Là, les choses sont en train d’évoluer. La sensibilisation, c'est-à-dire le fait souligner dans les discours (causeries et autres) la valeur nutritionnelle de certains aliments pour des raisons de santé, commence à porter des fruits. En outre il est bien évident que si la disponibilité de ces produits s’accroît, ceux-ci deviendront habituels et entreront dans les habitudes alimentaires. Mais de tels processus de changements sont nécessairement lents, car ce qui touche à l’alimentation humaine, nous l’avons vu, n’est jamais anodin.