Santé et développement en Afrique :
enjeux et réalités


Jean-Claude Cuisinier-Raynal, Président Institut de formation et d’appui
aux initiatives de développement, Aquitaine, Bordeaux, France

 

 



Le jeu outrancier du capital a rendu insignifiant le
débat sur le développement.

Luiz Ignacio Lulla da Silva

Notre représentation du monde est depuis le début de ce siècle l’objet de profonds bouleversements. Les comportements et les responsabilités internationales évoluent, et notre manière de concevoir le développement se modifie.

En matière de santé, et surtout de santé en Afrique, ces changements sont-ils annoncia­teurs de nouveaux drames ou, au contraire, d’une nouvelle chance?

Santé et développement : les étapes : un ou des développements?

Une première étape très « technique » : le transfert des progrès

Zone de Texte: En 1990, le nouveau mot d’ordre est la construction du service de santé de district, afin de permettre à toute la population d’accéder aux soins de santé primaire.Le terme développement apparaît après la Seconde Guerre mondiale. Le développement était alors assimilé au progrès technique et aux grands aménagements, dans un effort de rattrapage des pays dits sous-développés, et favorisé par les grands pays bailleurs d’aide.

Le plan Marshall lancé en 1947 pour le redressement de l’Europe occidentale est une expérience réussie de cette stratégie qui est régulièrement évoquée de nos jours pour relancer le développement de l’Afrique.

Le concept et les stratégies de développement vont évoluer au fil du temps. Dans les années 60-70, les pays en développement privilégient, avec l’aide des bailleurs internationaux, les stratégies de lutte contre les grands fléaux (maladies endémiques, lutte antivectorielle, vaccination, malnutrition). Cette approche donnera des résultats plutôt satisfaisants si l’on en juge la très forte augmentation de l’espérance de vie observée entre 1960 et 1980.

Une deuxième étape économique dans un contexte d’ajustement structurel 

Zone de Texte: Le développement était alors assimilé au progrès technique et aux grands aménagements, dans un effort de rattrapage des pays dits sous-développés, et favorisé par les grands pays bailleurs d’aide.La fin des années 70 signe un premier grand tournant. L'échec de la politique macro-économique, particulièrement en Afrique, amène les bailleurs internationaux à « l'ajus­tement structurel » : politique draconienne de diminu­tion des dépenses publiques. En sep­tembre 1978, une conférence internationale tenue à Alma Ata (Kazakhstan) lance la poli­tique des soins de santé primaires (SSP), qui prône le développement de la prévention et du système de santé communautaire. Mais, rapi­dement, les difficultés de financement freinent également le développement des SSP, et l’économie devient une composante à part entière de la réflexion sur les politiques de santé. En septembre 1987, neuf ans après Alma Ata, les ministres africains de la Santé, réunis à Bamako sous l’égide de l’OMS, lancent une initiative. Cette initiative a comme objectif principal de mettre en place un finan­cement communautaire et un contrôle de la gestion des centres de santé exercé par la communauté. En 1990, le nouveau mot d’ordre est la construction du service de santé de district, afin de permettre à toute la population d’accéder aux soins de santé primaire.

Cette initiative décentralise une partie du pouvoir décisionnel et fait des populations des partenaires actifs et non plus des bénéficiaires passifs. Elle met également fin au dogme de la gratuité des soins pour tous.

L’étape des qualificatifs : développement humain, développement durable

À partir de 1990, deuxième tournant : les économistes admettent que le seul bien-fondé économique ou technique d'un projet de développement ne suffit pas à en assurer le succès. On voit alors prendre en compte pour la première fois d'autres éléments : l'environnement sociologique, politique et culturel. Dans le même temps, les insuffisances de progrès obtenus par la seule croissance des revenus, le constat de la pauvreté non soluble dans la croissance ainsi que l’approfondissement de la réflexion pour lutter plus efficacement contre la pauvreté de masse conduisent à la proposition du concept de développement humain.

Les bailleurs internationaux réorientent des ressources vers les couches sociales qui ont subi de plein fouet la politique d'ajustement structurel. La lutte contre la pauvreté devient un objectif, avec la réhabilitation des systèmes de santé et d'éducation. La promotion de l'État de droit, de la bonne gouvernance, est, pour les États africains, la base d'un système complexe de conditionnalités à l'obtention d'une aide publique substantielle.

Toujours dans ces années 90, on assiste à l’émergence du concept de développement durable. On garde la notion initiale de mouvement indéfini vers le mieux-être, mais on a le souci de ne pas compromettre la capacité des générations futures à satisfaire leurs propres besoins. Les dégâts écologiques, les grandes catastrophes industrielles, l’épuisement des ressources naturelles, la diminution de la biodiversité, l’écrasement des cultures autochtones conduiront à une large prise de conscience qui, en 1992, au Sommet de la Terre à Rio, mènera à l’adoption de ce concept.

Zone de Texte: La lutte contre la pauvreté devient un objectif, avec la réhabilitation des systèmes de santé et d'éducation. La promotion de l'État de droit, de la bonne gouvernance, est, pour les États africains, la base d'un système complexe de conditionnalités à l'obtention d'une aide publique substantielle.Le principe 1 de la Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement est libellé comme suit : « Les êtres humains sont au centre des préoccupations relatives au déve­loppement durable. Ils ont droit à une vie saine et productive en harmonie avec la nature. » Les objectifs du développement durable ne pour­ront être atteints en l’absence d’amélioration de la santé, et, en contrepartie, la santé de la population ne saurait être assurée en l’absence d’un développement écologique­ment viable.

Le début des années 2000 apporte une continuité dans cette approche du développe­ment. « Attaquer la pauvreté » reste l'objectif essentiel de la Banque mondiale avec, outre l'accessibilité aux besoins essentiels, une meilleure participation de toutes les catégories sociales à l'organisation de la société et à la prise d'initiatives de développement. Cepen­dant, les programmes de croissance restent inspirés d'un libéralisme très orthodoxe soumis au marché mondialisé.

Zone de Texte: Le tabagisme est un fléau en pleine expansion. Les industriels du tabac, qui se heurtent, dans les pays riches, à des législations de plus en plus restrictives se tournent vers les pays en développement et l’Afrique. Sur 1,1  milliard de fumeurs, 880 millions vivent dans ces pays.La santé dans le monde en développement au début du XXIe siècle

Le constat, en ce début de 21e siècle, est consternant. Plus de un milliard de personnes, soit un sixième de la population mondiale, vivent dans une extrême pauvreté sans disposer du minimum indispensable pour leur survie : eau potable, alimentation, soins de santé de base et services sociaux. Chaque minute dans le monde, une mère meurt de complications de grossesse ou d’accouchement (500 000 par an : 90 %) et vingt enfants de moins de cinq ans décèdent de maladies évitables (30 000 par jour et 10,5 millions par an. Le taux moyen de mortalité pour les enfants de moins de cinq ans est de 151 pour mille).

Dans le domaine des maladies transmis­sibles, le bilan est contrasté avec :

¾     Des succès : la variole, la poliomyélite, la filaire de Médine, la diminution de la lèpre.

¾     Des progrès : la vaccination a permis de faire reculer de 45 % la mortalité en Afrique, le vaccin est actuellement accessible pour un dollar.

¾     Des inquiétudes : l’émergence de nouvelles maladies : virus des fièvres hémorragiques (Ebola), virus respiratoires (SRAS) ou réémergence de maladies quarantenaires (peste) ou parasitaires (trypanosomiases).

¾     Des échecs pour le SIDA, le paludisme, la tuberculose.

Zone de Texte: Dans bon nombre de pays d’Afrique subsaharienne, l’épidémie du VIH/SIDA a entraîné une chute de l’espérance de vie. Plus de 25 millions d’individus ont contracté la maladie, plus de 12 millions en sont morts, et cette maladie a fait des millions d’orphelins.— Dans les zones endémiques d’Afrique, on estime que le paludisme a provoqué un ralentissement de la croissance allant jusqu’à 1,3 % par an. La perte de PIB est évaluée à 12 milliards de dollars alors que la mise en place d’une prévention efficace ne coûterait que 3 milliards de dollars.

— Dans bon nombre de pays d’Afrique subsaharienne, l’épidémie du VIH/SIDA a entraîné une chute de l’espérance de vie. Plus de 25 millions d’individus ont contracté la maladie, plus de 12 millions en sont morts, et cette maladie a fait des millions d’orphelins. Chez les femmes en âge de procréer, les mala­dies sexuellement transmissibles, notamment le VIH, réduisent d’environ 17 % l’espérance de vie en bonne santé. L’initiative « 3 x 5 »  prévoyait de mettre en place pour 2005 trois millions de traitements, mais seul un million de malades ont pu, jusque-là, accéder aux ARV (médicaments antirétroviraux).

La transition épidémiologique et l’émergence du non transmissible

Prés de 30 % de la population mondiale souffre d’une forme de malnutrition. Les carences en iode, en vitamine A, en fer ou en folates sont des facteurs importants de mortalité et de morbidité. Cinquante pour cent des décès des enfants de moins de cinq ans sont dus à une insuffisance pondérale liée à la malnutrition.

Depuis 1999, on estime que les maladies non transmissibles ont causé prés de 60 % des décès dans le monde (dont un tiers de maladies cardiovasculaires) et compté pour 43 % de la charge de morbidité. Le tabagisme est un fléau en pleine expansion. Les industriels du tabac, qui se heurtent, dans les pays riches, à des législations de plus en plus restrictives se tournent vers les pays en développement et l’Afrique. Sur 1,1 milliard de fumeurs, 880 millions vivent dans ces pays. L’OMS prévoit un risque de 10 millions de morts en 2030, dont 70 % dans les pays du Sud. Déjà, au Mali, 45 % des garçons de 13 à 15 ans sont fumeurs.

Zone de Texte: La pauvreté demeure la première cause de mortalité dans le monde parce que les bébés ne sont pas vaccinés, parce que l’assainissement et l’approvisionnement en eau potable ne sont pas assurés, parce que les mères meurent en couches et parce que les médicaments et les traitements ne sont pas disponibles.Les zones de vie dans un environnement dégradé ou écologiquement fragile, en parti­culier le développement urbain anarchique, sont des facteurs aggravants de la santé du monde. La rapidité de la croissance urbaine dépasse les capacités à assurer les services de santé de base. En outre, la mauvaise gestion des villes entraîne :

¾     l’entassement des populations dans des logements insalubres qui favorisent la diffusion des épidémies et des maladies infectieuses;

¾     la pollution de l’air, notamment sur le lieu de travail avec fréquence des maladies respiratoires aiguës, comme l’asthme chez l’enfant, ou chroniques chez le sujet âgé;

¾     le bruit;

¾     le développement du trafic de drogues;

¾     le risque des transports et des accidents de circulation;

¾     l’installation de la violence.

Enfin, un certain nombre de prises de conscience complètent ce constat.

a. Une performance insuffisante des systèmes de soins. Le rapport sur la santé dans le monde de l’OMS en 2000 marque un tournant sur la façon de considérer les priorités et les résultats d’un système de santé. Son apport remarquable est de poser pour la première fois la question de la performance des services et de montrer qu’avec un même niveau de ressources, on peut obtenir des résultats significativement différents. Les principaux points faibles du système sont maintenant bien connus : accessibilité insuffisante, inégalité des chances pour les groupes vulnérables, crise du personnel de santé.

b. Des menaces environnementales. Les catastrophes, naturelles ou causées par l’homme, réduisent régulièrement à néant des années de développement. Elles tuent chaque année 250 000 personnes dont près de 95 % dans les pays en développement.

c. La pauvreté. Elle demeure la première cause de mortalité dans le monde parce que les bébés ne sont pas vaccinés, parce que l’assainissement et l’approvisionnement en eau potable ne sont pas assurés, parce que les mères meurent en couches et parce que les médicaments et les traitements ne sont pas disponibles.

Les nouveaux enjeux : trois domaines en profonde mutation

Une politique volontariste : les Objectifs de la Déclaration du millénaire (ODM)

En septembre 2000, 189 dirigeants du monde se réunissent et adoptent la Déclaration du millénaire accompagnée d’une feuille de route : les Objectifs du millénaire pour le développement. Huit objectifs sont alors fixés pour diviser par deux la pauvreté d’ici 2015.

Le premier objectif, le plus ambitieux, consiste à réduire de moitié la proportion de la population dont le revenu est inférieur à 1 dollar par jour.

Trois objectifs sont spécifiquement reliés à la santé :

¾     réduire la mortalité infantile (objectif 4);

¾     améliorer la santé maternelle (objectif 5);

¾     combattre le VIH/SIDA, le paludisme et la tuberculose (objectif 6).

L’objectif 7 vise à améliorer l’accès à l’eau potable et à l’assainissement. Au total, huit des 18 cibles et 18 des 48 indicateurs concernent la santé.

En 2002, un Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels a été ratifié par 145 pays et a adopté une observation générale sur le droit à la santé. Ce droit à la santé n’équivaut pas à un droit d’être en bonne santé. Il ne signifie pas que des pays pauvres doivent mettre en place des services de santé qui dépassent leurs moyens. Mais, en vertu de ce droit à la santé, les gouvernements, les autorités, les professionnels sont tenus de mettre en place des politiques et des plans d’action qui permettent à tous d’accéder le plus rapidement possible à des soins de santé.

Quatre critères permettent d’évaluer le droit à la santé :

     la disponibilité des biens, des services, des programmes de santé;

     l’accessibilité avec ses quatre dimensions : physique, économique, non-discrimination (accessibilité des femmes et des personnes vulnérables) et accessibilité de l’information;

     l’acceptabilité en matière d’éthique et de culture, appelée la réactivité des services par l’OMS;

     la qualité des soins pratiqués.

La notion de droit humain à la santé peut contribuer à renforcer les systèmes de santé. Les droits humains permettent de ne pas se satisfaire des moyennes et d’accorder une plus grande importance aux groupes marginalisés.

En 2005, à 10 ans de la date butoir, la commu­nauté internationale est loin des objectifs de son pari, après une dernière décennie « désespérante » selon le PNUD. Si certains indicateurs sont globalement optimistes, les progrès sont répartis de façon inégale. D’abord, l’Asie a inversé la tendance. Le nom­bre de personnes en état d’extrême pauvreté s’est réduit de 130 millions grâce à la Chine et à l’Inde. Pour sa part, l’Amérique latine demeure stable alors qu’il en est autrement de l’Afrique, qui semble toujours comme l’épicentre de la crise. Quatorze pays afri­cains sont aujourd’hui plus pauvres qu’en 1990 et le risque SIDA affecte de plus en plus gravement les pays de l’Afrique australe.

Pour l’OMS, les OMD ne « disent pas tout » dans le domaine de la santé et du développement. Ils ne disent rien sur l’importance de systèmes de santé efficaces pour la réalisation de tous ces objectifs.

Le financement de l’aide au développement

 

a. L’aide internationale

 

  L’Aide publique au développement (APD)

Zone de Texte: Il est probable que les événements du 11 septembre 2001 ne sont pas étrangers à cette reprise de conscience, dans la mesure où le développement de la prospérité paraît comme la condition d’une sécurité pour les pays menacés par le terrorisme.Après une grande période de désintéressement (on avait alors parlé chez les pays donateurs de « fatigue de l’aide »), la conscience d’une nécessaire solidarité planétaire est de retour. Il est probable que les événements du 11 septembre 2001 ne sont pas étrangers à cette reprise de conscience, dans la mesure où le développement de la prospérité paraît comme la condition d’une sécurité pour les pays menacés par le terrorisme.

La catastrophe du tsunami a modifié, au début de 2005, le mode de calcul et le raisonnement. En quelques semaines, des milliards de dollars ont été rassemblés et ont montré aux yeux de tous combien la planète regorgeait de richesses monétaires. La richesse totale des pays riches est, selon l’économiste Jeffrey Sachs, de 30 000 milliards de dollars. Les sommes à mobiliser par les pays riches pour s’attaquer à l’extrême pauvreté représentent une somme dérisoire. Malgré ce contexte favorable, on craint que cette somme soit cependant difficile à mobiliser, ce qui explique la quête actuelle d’autres sources de financement et l’hypothèse de plus en plus envisagée de taxation internationale ou de nouvelles commodités de financements internationaux.

Pour Amartya Sen (prix Nobel d’économie) :

« Nous vivons maintenant dans un monde indivis où les riches ne peuvent plus ignorer les pauvres : les intérêts de sécurité, de santé, de commerce, de communication exigent des engagements réciproques. Les pays en développement ne veulent plus d’une relation fondée sur une logique postcoloniale ou sur la charité. »

Le déclin de l’aide publique est cependant enrayé depuis maintenant trois ans. L’APD a atteint 78 milliards de dollars en 2004, soit 25 milliards de plus qu’en 2001, à son point le plus bas. Le Sommet du G8 de juillet 2005 à Gleneagle en Écosse a décidé un doublement de l’APD d’ici 2010. Mais il faudra obtenir un triplement de cette somme d’ici 2015 pour atteindre 0,5 % des revenus en moyenne et les objectifs du millénium.

Zone de Texte: L’objectif est de permettre au pays de « s’approprier » l’aide en renforçant les mécanismes de gestion dans chacun des ministères concernés. Les résultats sont patents : rénovation hospitalière, construction de centres de dépistage du SIDA, progression des routes et de la production d’électricité.Dans le même temps, l’adoption du programme du millénaire a introduit un fait nouveau : le consensus sur les objectifs, qui a permis de mettre en ligne les bailleurs de fonds sur des buts convergents. La communauté internationale tourne le dos aux objectifs macroéconomiques et financiers. Elle crée un standard minimum pour l’accès humain à la santé, à l’eau et la nourriture, à l’éducation.

¾     La remise de la dette internationale

Le Sommet de Gleneagle a également permis une initiative en direction des pays pauvres les plus endettés (PPTE), soit l’annulation de la dette internationale pour les 18 pays les plus pauvres (dont 14 en Afrique). Cette évolution était indispensable pour les pays d’Afrique subsaharienne qui consacrent en moyenne quatre fois plus de fonds au remboursement de cette dette qu’aux dépenses d’éducation et de santé. Cette disposition n’efface cependant pas les dettes bilatérales qui représentent pour l’Afrique 200 milliards de dollars.

  Le commerce international

Zone de Texte: La communauté internationale tourne le dos aux objectifs macro-économiques et financiers. Elle crée un standard minimum pour l’accès humain à la santé, à l’eau et la nourriture, à l’éducation.En 2003, les pays les plus pauvres ont supporté une perte de gain de 70 milliards de dollars du fait des subventions des pays du Nord à leurs produits agricoles. Ces subventions inondent l’Afrique des excédents agricoles du Nord et interdisent l’accès des marchés du Nord à des produits africains compétitifs.

b. Les formes de l’aide internationale

Le contenu de l’APD est également remis en cause. Le procès d’inefficacité de l’aide pour cause de gaspillage ou de corruption a également entraîné la prise de conscience de la nécessaire meilleure coordination de cette aide.

En premier lieu, les coûts inutiles générés par la multiplication des projets et des missions : 60 000 projets de développement sont en cours sur l’ensemble de la planète selon la banque mondiale, et 85 % d’entre eux font moins de 1 million de dollars, avec une moyenne de cinq ans entre la conception et la réalisation. Les fonctionnaires nationaux passent bien plus de temps à recevoir des experts étrangers et à satisfaire des procédures qu’à impulser des initiatives locales.

La coordination des bailleurs pour une meilleure efficacité et le transfert de souveraineté vers les bénéficiaires pour une véritable appropriation sont les nouveaux enjeux de l’aide internationale.

  La remise en cause de « l’aide-projet » 

Certaines expériences remettent ainsi en question le dogme de « l’aide-projet » et l’importance du principe de non-contournement de l’État. C’est le cas de la « success story » du Mozambique. Depuis son processus de paix réussi en 1992, le Mozambique accueille une trentaine d’agences internatio­nales et bénéficie d’environ 700 millions de dollars d’aide annuelle, soit la moitié de son budget national. Les bailleurs, après s’être regroupés, privi­légient actuellement l’aide directe au budget de l’État pour financer les secteurs clés de la lutte contre la pauvreté (santé, eau, route, éducation, agriculture). L’objectif est de permettre au pays de « s’approprier » l’aide en renforçant les mécanismes de gestion dans chacun des ministères concernés. Les résultats sont patents : rénovation hospitalière, construction de centres de dépistage du SIDA, progression des routes et de la production d’électricité. La montée de la corruption reste une préoccu­pation, mais elle peut être combattue par la mise en place progressive des crédits, par le contrôle de gestion par la société civile (renforcement des capacités d’audit d’une ONG nationale) et par le maintien de projets de terrain pour les populations les plus vulnérables.

  L’obligation d’un mécanisme de sécurité sociale pour les plus démunis

La leçon de ces cinq dernières années est qu’un certain nombre de pays, en particulier en Afrique, auront beaucoup de mal, à moyen terme, à entrer dans une logique de libéralisme et de rattrapage économique. La volonté de poursuivre les Objectifs du millénaire (ODM) exigera de mettre en place un « filet de sécurité sociale planétaire ». Cela requiert un engagement de la communauté internationale. Elle financera régulièrement les budgets sociaux des pays les plus pauvres pour gérer les inégalités planétaires et assurer l’accompagnement social de la globalisation.

Zone de Texte: En Zambie, une aide de six dollars par mois a été attribuée aux ménages les plus démunis (foyers de femmes âgées avec enfants). Cette aide minimale a suffi pour entraîner une modification de la fréquentation scolaire des enfants, gage d’un meilleur état de santé.Des expériences de ce type ont été menées au Brésil, en Afrique du Sud et aux États-Unies (basic input au Colorado). En Zambie, une aide de six dollars par mois a été attribuée aux ménages les plus démunis (foyers de femmes âgées avec enfants). Cette aide minimale a suffi pour entraîner une modification de la fréquentation scolaire des enfants, gage d’un meilleur état de santé.

On observe ainsi de nouvelles convergences sur la problématique du financement de la santé. La nécessité d’une contribution financière raisonnable des usagers n’est plus guère contestée, mais certains soins coûteux ou les urgences vitales doivent rester ou devenir très largement subventionnés.

Les acteurs du développement international : la répartition des rôles

L’objectif de réduction de la pauvreté exige, outre l'accessibilité aux besoins essentiels, une meilleure participation de toutes les catégories sociales à l'organisation de la société et à la prise d'initiatives de développement.

a. La place de l’entreprise privée 

Les programmes de croissance restent soumis aux lois libérales du marché mondialisé.

Les pays qui parviennent à obtenir un taux de croissance supérieur à 5 %, en particulier les nouveaux pays producteurs de pétrole (Angola, Tchad, Guinée équatoriale), attireront les investisseurs. Pour les plus pauvres, on a placé beaucoup d’espoir dans l’essor de partenariats public-privé (PPP). Des montages associent au financement et à la gestion de projets d’intérêt public des opérateurs privés, étrangers ou locaux, des bailleurs de fonds, les autorités locales et des usagers.

Après quelques succès dans le domaine de la distribution d’eau ou d’énergie dans les années 90, les risques des pays ont eu raison de la rentabilité des contrats, et les opérateurs multinationaux ont dû se résoudre le plus souvent à des augmentations de tarifs insoutenables pour les populations (exemple de Suez en Argentine).

Dans les pays les plus pauvres d’Afrique subsaharienne, en dehors de réussites rares (exemple des télécommunications au Sénégal), le marché des services apparaît rarement solvable pour les entreprises privées.

La voie proposée est alors la prise en charge par l’APD d’une partie de la facture des populations les plus pauvres dans le cadre du filet international de protection sociale.

 

b. La place de la société civile

L’autonomie est le stade le plus avancé du développement. Les processus d’autonomisation nécessitent le développement ou le renfor­cement des capacités des individus et des organisations.

Zone de Texte: Pour les plus pauvres, on a placé beaucoup d’espoir dans l’essor de partenariats public-privé (PPP). Des montages associent au financement et à la gestion de projets d’intérêt public des opérateurs privés, étrangers ou locaux, des bailleurs de fonds, les autorités locales et des usagers.Zone de Texte: Dans les années 90, les États, se conformant aux exigences de l’ajustement structurel, ont restreint les moyens alloués aux services publics, dont la santé.Une autre forme de coopération internationale actuellement disponible : la coopération décentralisée (coopération régionale en France) s’est donné précisément pour objectif le renforcement des capacités civiques et l’émergence d’organisations non gouverne­mentales locales ou d’associations. Cette forme de coopération « de proximité » supporte ainsi la structuration par les savoirs de la société civile. Encore faut-il, pour que cette coopération soit cohérente, qu’elle soit parfaitement intégrée aux politiques locales. Il faut également que la société civile ne repro­duise pas les risques de clientélisme et de corruption du système sociétal. Il faut enfin que les organisations internationales soient informées et reconnaissent l’émergence de ces organisations locales. Un article paru dans la presse indienne au lendemain du tsunami de janvier 2005 montre le chemin à parcourir :

 « La décision du gouvernement indien de refuser l’aide internationale au lendemain du tsunami a été accueillie avec incompréhension et consternation par les nations riches. Les Occidentaux ne connaissent pas les ONG locales et craignent la corruption des repré­sentants des États. Pour la plupart, l’Inde reste un continent affamé et ne possède pas les ressources humaines capables de gérer une telle crise. Pour d’autres, persiste un pater­nalisme nostalgique, la puissance économique n’ayant fait que remplacer la puissance coloniale. » (Vaiju Naravane, The Hindu Madras, courrier interne ???)

La répartition entre les acteurs du financement des projets internationaux de développement s’oriente ainsi actuellement vers trois directions :

¾     Le financement par l’APD du budget de l’État pour les évolutions structurelles et les investissements.

¾     Le financement par la coopération décen­tralisée du développement des capacités civi­ques et de l’émergence associative.

¾     Un filet de sécurité internationale pour la prise en charge des populations défavorisées des États les plus pauvres.

c. La place des ONG internationales (ONGI) : les périls du tout humanitaire

Dans les années 90, les États, se conformant aux exigences de l’ajustement structurel, ont restreint les moyens alloués aux services publics, dont la santé. La réduction draconienne des dépenses gouvernementales s’est alors accompagnée du financement par l’aide internationale d’ONGI qui a rempli l’espace disponible.

La parfaite adéquation des ONGI à l’aide d’urgence aux catastrophes n’est pas remise en cause. Par contre, la pérennisation de leur implication dans le développement d’un pays suscite des interrogations. À long terme, en effet, ces ONGI ne rendent des comptes qu’à leurs donateurs. En dehors de tout contexte politique, elles manient des budgets qui leur permettent d’employer des personnels locaux qui ne mettent plus leurs capacités au service du développement national.

Pour Arundhati Roy (Le Monde diplomatique, « Les périls du tout humanitaire », octobre 2004) : les ONGI peuvent se comparer à un « amortisseur » entre l’État et la population : leur contribution désamorce les initiatives et distribue une assistance avec des moyens qui devraient contribuer à la mise en place de services publics.

d. Les bonnes nouvelles

En dehors de l’augmentation de l’APD et de l’aménagement de la dette, certains « rares messages d’espoir » comme les appelle Desmond Tutu, doivent être mentionnés.

C’est tout d’abord la diminution du nombre des conflits violents. Cette diminution est de 21 % entre 2002 et 2003 (Human Security Report). Cette sécurisation a un effet immédiat sur la reprise du développement et la santé des populations. Les conflits au Congo et au Soudan ont fait chacun plus de deux millions de victimes. Seules 3 à 6 % sont mortes au combat. Les autres sont mortes de maladies ou de malnutrition.

C’est également l’organisation de la lutte contre la corruption. Un observatoire international met dorénavant à notre disposition le classement des pays les plus corrompus. Cette transparence progressive est un outil utilisable par la société civile pour renforcer ses capacités d’audit de la dépense publique.

Enfin, l’Afrique subsaharienne supporte mieux que prévu l’actuelle flambée des coûts pétroliers avec un taux de croissance moyenne qui dépasse 5 %. Ceci est compréhensible pour les pays nouveaux et anciens producteurs de pétrole (Angola, Tchad, Guinée équatoriale). Mais cette performance s’étend également :

Zone de Texte: L’Afrique sub Saharienne supporte mieux que prévu l’actuelle flambée des coûts pétroliers avec un taux de croissance moyenne qui dépasse 5 %.

— à des pays en arrêt de conflit et en reconstruction : république du Congo, Sierra Leone, Libéria;

— à des pays qui voient récompensés leurs efforts de bonne gouvernance (Mozambique), de réorientation de leurs dépenses vers l’éducation et la santé (Burkina Faso, Ghana), voire de réduction des dépenses publiques (Éthiopie, Tanzanie).

Conclusion

Pour répondre à la question posée en introduc­tion : « La santé en Afrique : nouveau drame ou nouvelle chance? », il faut tout d’abord faire le constat de l’effort considérable accompli ces dernières années pour acquérir une meilleure visibilité dans le domaine des objectifs, des financements et de la répartition des rôles. On sait ainsi qu’il faut un apport minimal de 30 dollars par habitant et par an pour assurer les besoins essentiels. Cet apport est actuellement de 10 dollars. Il faudra donc le tripler d’ici 2015 pour assurer une amélioration signifi­cative de la situation sanitaire mondiale. Pour les pays où les populations exclues à court terme de toute possibilité de développement, la croissance n’est pas indispensable (slow motion) à condition que les plus pauvres soient pris en charge par un filet de sécurité sociale planétaire.


Mais la santé reste une composante du développement global et l’aide internationale ne peut être qu’un outil temporaire et marginal.

Deux conditions sont indispensables pour que l’Afrique s’engage sur la voie d’une mondialisation équitable et « humanisée » : la suppression de sa dette et la garantie de son accès aux marchés protégés du Nord.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Existe-t-il une issue à cette voie? C’est possible, mais c’est alors à l’Afrique de la tracer. D’autres approches se dessinent d’ailleurs pour dénoncer « l’oppression du développement » (Aminata Traore) avec sa marchandisation et sa déshumanisation. Elles en appellent à la résistance et à la recherche d’une solution puisée dans les valeurs humaines et sociales de l’Afrique.

Zone de Texte: Deux conditions sont indispensables pour que l’Afrique s’engage sur la voie d’une mondialisation équitable et « humanisée » : la suppression de sa dette et la garantie de son accès aux marchés protégés du Nord.Bibliographie

Jaffre, Y. Une médecine inhospitalière.

OMS (2006). Le point sur l’épidémie de SIDA, Publication ONUSIDA.

OMS (2006). La santé des populations : le rapport sur la santé africaine, Publication AFRO.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Management et Développement Francophones

Vol. 1 (N° 1) 2007, p. 41-50